Titre : Le revers de la célébrité.
Note : Malheureusement, je pense que Bill a réellement changé mais j'avoue avoir quand même exagéré certaines choses. Puis, fin utopique n'est-ce pas ?!
Ça fait plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois que Bill a changé.
Je m'en désole chaque jour qui passe, lui qui se battait pour que jamais ça n'arrive, il s'est laissé piégé. Trop de fans, trop de frics, trop d'adoration.
Je suis obligé de faire face à la réalité : Mon frère a pris la grosse tête.
Avant. Avant, il reconnaissait ses torts, il allait même jusqu'à se reprocher des choses totalement fausses et insensées. Je me souviens du jour où il culpabilisait d'avoir « totalement foiré ce concert » ; en réalité ça n'avait pas été si terrible. Il y avait bien eu quelques fausses notes, des dérapages mais rien de traumatisant ! Le public était là, toujours à fond.
Avant, Bill avait peur de monter sur scène. Il avait cette appréhension terrible qui l'aurait fait fuir en courant à la moindre occasion, mais il surmontait tout cela et, une fois sur scène, il faisait le show sans aucune difficultés. Il y mettait tout son c½ur, il donnait tout. Absolument tout.
Peut-être un peu trop d'ailleurs, puisqu'il y a eu ce petit incident vocal qui fait désormais parti du passé...
Avant, Bill se plaisait à agrandir sa garde robe, il aimait être la nouvelle icône des jeunes. Son look étant copié par des centaines de jeunes filles, il se complaisait à poursuivre ses efforts et rester l' « androgyne » le plus célèbre de toute l'Allemagne, voire même un peu plus.
Avant, Bill prenait un malin plaisir à taquiner Georg sur son côté bordélique et embêter Gustav quand il demandait seulement un peu de silence pour se concentrer. Il savait que, de toute façon, Gustav et Georg ne le prendraient pas mal puisqu'il savait quel ton employer pour ne pas les froisser, il savait y mettre la dose d'humour et d'ironie nécessaire.
Avant, Bill travaillait chacun de nos textes avec les compositeurs et revoyait parfois certaines choses avec notre manager. Il modifiait une phrase, un mot et s'assurait que chacun de nous était satisfait du résultat auquel cas il planchait une fois de plus sur la chanson jusqu'à ce que tout soit « ok ».
Avant, Bill avait de la peine pour toutes ces fans qui patientaient sous la pluie durant des heures ne serait-ce que pour obtenir un gribouillage de sa main. Il s'arrangeait toujours pour trouver cinq minutes dans notre emploi du temps et se consacrer aux fans et à leurs attentes. Il restait toujours des inconsolables qui n'avaient pu obtenir d'autographes de part leur placement et ça, Bill avait beaucoup de mal à l'accepter. Avec le temps il s'y était fait...
Avant, Bill refusait catégoriquement de chanter en play-back quand nous nous trouvions dans notre pays, l'Allemagne. Ailleurs, ça pouvait passer mais sûrement pas là où il était né, là où plusieurs personnes de connaissance étaient susceptibles de l'écouter.
Avant, Bill imposait à notre manager qu'il nous laisse des jours de repos pendant les fêtes, l'anniversaire de l'un de nous et même celui de maman. Il utilisait le chantage, toujours avec beaucoup de diplomatie, et obtenait souvent ce qu'il voulait.
Avant, Bill était proche de moi.
Aujourd'hui les choses ont changé et je m'en mords les doigts.
Est-ce que je n'ai pas été assez derrière lui pour qu'il change à ce point ? Ne l'ai-je pas assez protégé de cet univers dangereux malgré tout ? Est-ce que tout ceci est de ma faute ?
Bill est devenu une espèce de petite peste, qui obtient tout ce qu'il veut, quand il veut et par tous les moyens.
Je crois que la conquête de l'Amérique a été le point de départ à tout ça ; de nouveaux fans à satisfaire, un nouveau stress en somme.
Les semaines ont passé, il a changé. D'abord physiquement, ses cheveux devenus noir charbon, sa garde robe toujours plus grande, ses fringues toujours plus chères -lui qui aimait tant créer ses propres vêtements- Ses bijoux toujours plus voyants, toujours plus farfelus.
Puis, mentalement, surtout mentalement.
Il n'y a plus de Gustav, de Georg ou encore de Tom, il y a seulement Tokio Hotel.
Tokio Hotel, toujours et encore.
J'ai l'impression qu'il a oublié d'où on est parti, le chemin que l'on a fait, les difficultés que nous avons rencontré. Il ne pense qu'au futur, il ne pense qu'à s'enrichir et peu importe si le public n'est pas content.
Play-back à toutes les émissions, quelles qu'elles soient ; il accepte toutes les interviews, sans même nous en parler. Il y assiste parfois seul, un sourire immense peint sur son visage.
Il aime être le centre de toutes les attentions, il est devenu égocentrique et ça me fait mal car je sais qu'au fond de lui il n'est pas comme ça.
Il ne taquine plus Gustav et Georg comme il le faisait auparavant, non là il les emmerde carrément ! Il passe son temps à les rabaisser, leur reprochant leur façon de jouer, de se tenir sur scène. Des choses totalement insensées mais qui blessent malgré tout.
Rien n'est de sa faute, lui, il est juste parfait.
Moi je ne subis pas trop ses assauts, il se contente simplement de ne pas m'adresser la parole mais je crois que c'est bien pire. Mon jumeau m'ignore à longueur de journée, je ne suis plus qu'une ombre sur le tableau.
En ce moment, il est en plein Photoshooting, j'imagine déjà la tête des maquilleuses et du photographe. Ils ne feront pas ce qu'ils veulent, ça c'est sûr. C'est Bill qui décide.
Il ne se rend pas compte que, du jour au lendemain, tout peut basculer parce que les journalistes ne supporteront plus ses sous-entendus stupides, ses remarques sur la qualité du magasine pour lequel il est interviewé, ses ordres à tout va pour demander un verre d'eau ou une pause inutile.
Il ne se rend compte de rien, sauf du fait qu'il a du pognon et du succès auprès des filles, le reste, il s'en fout.
Depuis quand est-ce qu'il n'a pas vu maman ? Le sait-il seulement ?
La dernière fois, je suis rentré seul à Magdeburg, « fais-lui un bisou pour moi. » Et voilà, rien d'autre. Il n'a même pas été capable de faire le déplacement pour voir sa propre mère qui n'est, bien sûr, nullement au courant du comportement de son fils. Elle en souffrirait trop, elle est tellement fière de nous et de ce que l'on a fait.
Depuis peu, il a décidé de monter sur scène avec des lunettes de soleil, histoire de montrer à quel point il est sûr de lui et supérieur. Oui, parce que derrière ses lunettes il voit tout mais personne ne le voit.
Et il aime ça, ce sentiment de frustration et de désir qu'il crée autour de lui.
Je pourrais le détester et l'ignorer comme il le fait avec moi sauf que je ne peux m'empêcher de me sentir coupable. Je n'ai pas su le protéger de ce monde hypocrite et j'en paye les pots cassés. Je ne dis rien, je me mure dans mon silence et je crois savoir que ça l'énerve, il aimerait que je l'affronte, il doit préparer ses mots depuis des semaines. Des mots qui font mal, qui me rabaisseraient, qui me prouveraient à quel point il a pitié de moi.
Dans moins d'un mois nous aurons dix neuf ans et je sais qu'il ne les fêtera pas avec moi ; il s'arrangera pour se faire inviter à une soirée mondaine, histoire de bien se faire voir et apparaître dans les magasines dès le lendemain matin.
Je me contenterai d'espérer que, le temps d'un soir, il redeviendra mon Bill, mon petit frère, celui que j'aime tellement et qui me manque.
...
Je dépose le carnet sur la petite table près du lit de ma -somptueuse- chambre d'hôtel, et descends rejoindre Gustav et Georg, probablement en train de débattre sur la meilleure façon d'aborder Bill pour le changement de chanson du concert prochain.
En effet, ils aimeraient déplacer l'ordre des chansons, question de coordination entre les instruments. Je sais aussi bien qu'eux que ça ne sera pas tâche facile car Bill a décidé du panel des chansons et il n'est pas prêt d'accepter qu'on les modifie...
Comme prévu, je m'installe sur une chaise face à eux, dans le petit salon et les écoute établir une technique d'approche plus ou moins hypocrite. J'en reviens pas, je croirais presque qu'ils ont peur de mon frère !
-Si vous voulez je m'en charge. Je lance sans trop me rendre compte de ce à quoi je m'engage.
Ils tournent tous les deux leur regard suppliants vers moi et je fais un signe de la tête, confirmant ma proposition.
Au même moment, les portes de l'hôtel s'ouvrent et Bill fait son apparition, un sourire collé aux lèvres, la démarche sûre, il ne nous adresse même pas un regard et récupère son pass auprès de l'accueil. Il envoie balader Saki qui, obéissant, retourne près de l'entrée, surveiller qu'aucune fille n'essaie de pénétrer dans le bâtiment.
Je soupire en même temps que Gustav et Georg et décide de prendre quelques minutes avant d'aller affronter la tête de mule qui me sert de frère.
Deux parties de billard plus tard, je me sens plus détendu et décide enfin de rejoindre Bill dans sa chambre pour discuter du programme.
J'ai le droit aux encouragements de mes camarades et ils se permettent même d'ironiser quant à ma mort prochaine. Je souris mais j'ai mal, Bill n'est pas un monstre, j'en reste persuadé.
Je m'arrête à l'accueil pour récupérer ma clef, la fille m'adresse un sourire et me tend le pass sur lequel figure le numéro 43.
Je m'apprête à partir et fais demi-tour, l'interrompant dans une communication téléphonique.
-Excusez moi mais je suis au 42, vous avez du faire erreur.
Elle raccroche le combiné et me fait un sourire désolé, après quoi sa main se plaque brusquement contre sa bouche. Je fronce les sourcils face à sa détresse et elle bredouille quelques mots incompréhensibles. Je la pris de se calmer et elle m'explique enfin de quoi il retourne :
-J'ai donné votre pass à quelqu'un d'autre, je me suis trompée. Oh mon dieu, je vais me faire virer si le patron apprend ça.
-Ne vous inquiétez pas, votre patron n'en saura rien, j'imagine que vous avez fait erreur avec le 42 ?
-Je/ euh oui.
-C'est la chambre de mon frère, je vais régler ça.
Je lui adresse un sourire rassurant et monte les marches, appréhendant la réaction de Bill.
Qu'a-t-il fait depuis tout ce temps ? Il n'est quand même pas rentré dans ma chambre ? Pour quoi faire ? Ses affaires n'y sont pas ; Ok, il va être en furie, mais pourquoi ne s'est-il pas manifesté plus tôt ?
Des centaines de questions me brûlent les lèvres quand j'arrive enfin à notre étage, la porte de ma chambre est légèrement entrouverte, illuminée, il y est. Ou, il y était.
Bêtement, j'avance sur la pointe des pieds et pousse doucement la porte qui n'émet, heureusement, aucun bruit. Il est là. Assis sur le lit, dos à moi.
Ma respiration s'accélère quand j'aperçois mon carnet entre ses mains mais aussi des larmes qui viennent se noyer sur le papier.
J'hésite entre le laisser poursuivre sa lecture afin qu'il réalise à quel point il me fait souffrir et, lui retirer des mains pour ne pas avoir à affronter ses reproches et sa pitié.
La colère pointe le bout de son nez quand je réalise qu'il est entré dans ma chambre sans ma permission et qu'il s'est permis de lire quelque chose de très personnel. Je me sens trahi ; avant ça ne m'aurait pas dérangé puisqu'on se disait tout, aujourd'hui tout est différent. Il est différent.
Je fais quelques pas de plus en même temps qu'il referme le carnet pour le poser à côté de lui, sur le lit.
Je me stoppe à quelques mètres de lui, mes poings se serrant involontairement.
-Qu'est-ce que tu fais ?
Il sursaute et se retourne en se levant, essuyant ses larmes du revers de sa manche. C'est idiot, il étale sur ses joues le maquillage noir qui a coulé précédemment. Je me surprends à le trouver beau et terriblement naïf et innocent.
Nos regards se croisent un court instant avant qu'il ne brise le contact, fuyant ma chambre. Je fait aussitôt volte-face et l'attrape par la manche, le faisant se retourner face à moi.
-Où tu vas ?
-Lâche-moi !
Je prendrais une gifle, ce serait pareil. Il retire son bras de mon emprise mais avant qu'il n'ait pu faire le moindre pas vers la sortie, je l'informe que s'il souhaite rejoindre sa chambre, je suis en possession de sa clef. Le regard qu'il me lance me fait froid dans le dos mais, moi aussi, je peux jouer au méchant.
Tu oublies que l'entêtement est l'un de nos principaux points communs, petit frère.
Il m'ordonne de lui donner sa clef mais je refuse, m'installant confortablement sur mon lit. Il claque la porte et se poste encore une fois devant moi, le regard mauvais.
-A quoi tu joues ? Me lance-t-il.
Je me redresse et tapote le matelas à côté de moi où il vient s'asseoir, non sans soupirer.
-Je te donne le pass si tu me dis ce que tu faisais ici.
Je ne cèderai pas, je veux qu'il le dise, je veux qu'il avoue qu'il a tout lu, tout compris.
-J'imagine que la fille s'est planté, voilà tout.
Il hausse les épaules comme pour se convaincre lui-même et tend sa main, qui tremble, pour que je lui donner l'objet de ses convoitises.
-Non Bill. Qu'est-ce que tu faisais quand je suis arrivé ?
-Tu le sais très bien !
Sa main retombe sur sa cuisse dans un bruit de claquement et son regard se perd sur la moquette.
Je déteste ce que je suis en train de faire, j'utilise ses méthodes.
-T'avais pas le droit de lire, c'est personnel.
Ma voix me fait défaut, je tremble et j'ai juste envie de pleurer, vomir peut-être.
-Ça me concerne.
Sa voix est faible, presque inaudible. Il avoue, il a lu.
-Oui ça te concerne, tu as tout lu ?
Il acquiesce et ajoute d'un ton nonchalant :
-Depuis quand est-ce que tu te confies à un carnet stupide ?!
-Depuis que tu ne me parles plus.
Ses yeux rencontrent soudainement les miens, ils brillent mais leur lueur de méchanceté est toujours présente. Méchanceté ? Désespoir peut-être.
J'ose approcher ma main de son visage et caresse sa joue du bout des doigts, mais il tourne la tête, refusant toujours le contact.
-Pourquoi pleures-tu ?
Il me fait à nouveau face, de nouvelles larmes glissent sur ses joues et je suis pris d'un violent sentiment de culpabilité. Un petit rictus sort de sa bouche avant qu'il n'ajoute, comme si de rien n'était :
-Je suis un monstre, c'est ce que tu penses hein ?!
Je suis surpris par ses mots et tente de faire abstraction du fait que je suis déstabilisé.
-Non, tu n'es pas un monstre. Tu te comportes juste comme tel.
-Encore mieux !
Un nouveau rire ironique s'échappe de ses lèvres alors que ses pleurs ne cessent pas.
-Je te reconnais plus Bill.
-Oui, ça j'avais compris. Tu ne sais rien Tom.
Il essuie ses larmes et soupire, la discussion prend un nouveau tournant.
-Non je ne sais pas, explique moi.
Il ne s'attendait pas à cette réponse, son regard se plante dans le mien et c'est lui qui vient caresser ma joue cette fois. Peut-être parce que je n'ai pas su retenir ma peine.
Il me semble apercevoir mon Bill, le vrai.
-Que veux-tu que je t'explique ?
-C'est de ma faute tout ça ; j'aurai du...
-Non. Me coupe t-il, sa voix est calme, sereine.
Il a posé son déguisement, il va se confier, je le sais et je le sens.
-C'est moi, juste moi. Poursuit-il. Sa main rejoint timidement la mienne et il entremêle nos doigts. Je me suis laissé piégé, j'ai tout gâché et je ne peux pas revenir en arrière. Les gens me connaissent comme ça alors je m'efforce de rester tel quel. Méchant. Egoïste. Con.
Ses mots sont durs, il a tort de penser que tout est fait. Il peut changer, les fans resteront. Je lui demande pourquoi il a offert cette vision de lui à l'Amérique, pourquoi a t-il changé le jour où nous avons posé pied sur cette terre.
-Si tu savais comme j'avais peur. L'Amérique Tom, l'Amérique ! Il me fallait un caractère qui me permettrait d'affronter les premiers échecs, les refus...Un caractère digne d'une star américaine !
-« Star américaine » rien que ça !
Je souris et il me rend mon sourire avec une chaleur étonnante ; je comprends peu à peu et ses mots confirment ma pensée : le show-biz n'a pas que des aspects positifs.
-Je pensais pas, il reprend, que tu en souffrirais. Au fur et à mesure j'étais dans mon monde, peu importe ce qu'il y a autour.
Je me crispe un peu à ses paroles et les premiers mots d'excuses s'échappent de ses lèvres. Mon c½ur se serre, il est plus victime que coupable, c'est certain, mais certaines choses resteront difficiles à oublier.
-Je ne t'en veux pas, seulement...
-Oui, j'irai voir les mecs, David, tous. J'irai m'excuser.
-Promis ?
-Promis. Dis, tu vas m'aider Tomi ?
-T'aider à quoi ? Je demande incertain.
-A tourner la page.
Sa main se détache de la mienne et vient se poser sur ma joue, la seconde fait de même et il approche son visage près du mien. Ses lèvres à quelques millimètres des miennes, il me murmure des « pardon » sans fin.
Je ferme les yeux et il scelle nos lèvres ; je ne peux m'empêcher de penser à maman dans ce moment d'intimité. Quand on était petit et qu'on se blessait, elle nous faisait un petit baiser avant d'ajouter : « Un bisou et on oublie tout ! ».
Oui, on oublie tout.
Je glisse mes doigts dans ses cheveux et approfondis le baiser ; baiser au goût de regret, de tristesse, d'amour et de courage.
